Le pain blanc
Traduction Fathia Hizem
Durant mon enfance, je n’ai jamais détesté une chose autant que le pain d’orge. Et ce n’était pas une simple aversion, c’était plus que ça. Pendant longtemps, j’avais cru qu la beauté était liée au pain blanc, et que la laideur était due au pain d’orge, et que le fait d’en manger beaucoup ne pouvait que détruire.
C’est comme ça qu’une position de principe rigide est née autour du pain ; je n’avais pas la conscience qu’à travers cette position, je découvrais la situation économique précaire de la famille, chose qui énervait ma mère ; ou plutôt qui poussait sa colère à son paroxysme, et elle ne voyait qu’une seule issue à cette situation que de me faire changer d’avis en ce qui concerne le pain.
Au début, elle essayait doucement avec moi. On dialoguait. Elle m’expliquait que le fait de se remplir l’estomac avec du pain d’orge était meilleur que de la laisser vide ou de se serrer les tripes. Mais quand elle ne trouvait pas écho chez moi à ses dires, elle me regardait, folle de rage et me criait au visage : « Si seulement tu avais vécu l’année des bons de ravitaillement, ne serait-ce que pour un jour ! Tu sauras ce que c’était plus tard. Je me demande ce qu’il y a d’intéressant dans ce avec quoi on vous rabâche les oreilles à l’école, si on ne vous parle pas de l’année des bons de ravitaillement. » Elle se taisait quelques instants, puis reprenait : « Et même s’ils en parlent, ils ne sauraient vous dire ce que nous avions vécu.»
Son préambule retenait mon souffle comme d’habitude, et quand elle s’assurait de l’intérêt que je portais à ce qu’elle disait, elle ajoutait : « ces temps là, le ciel s’était asséché, et la terre s’était désertifiée ; l’attente fut interminable. Les bras se tendirent pour prendre ce qu’il y avait dans les réserves jusqu’au tarissement. Brusquement, tout avait changé, comme si le monde passait par une période de nostalgie pour les temps primitifs, entraînant dans sa régression tout ce qui avait été accumulé durant toute la trajectoire de l’humanité. Imagine un peu, des tonnes d’or, et tout l’argent sur terre, n’avaient plus la moindre valeur devant un morceau de pain pour se remplir le ventre ; des terres interminables étaient échangées contre une poignée d’orge. Combien de riches s’étaient enrichis davantage, et combien de pauvres s’étaient plus appauvris ! »
Elle se taisait de nouveau, baissait la tête, comme pour vérifier si j’étais encore prêt à écouter, et ajoutait : « Ah fils ! Si tu avais vu les gens errer dans les champs et les campagnes en quête d’un petit quelque chose qui sortait du sein de la terre…si tu avais vu les visages des hommes, en rentrant en fin d’après midi, même s’ils avaient ramené des racines amères immondes, mais qui se muaient en repas qui garantissait la survie. Si tu avais vu la tristesse de ceux qui ne voyaient plus de possibilités pour remplir les bouches de leurs enfants, qui ne savaient plus s’il fallait mettre fin à leur souffrance en se tuant, ou s’il fallait plutôt bloquer leur mémoire et oublier ou simuler qu’ils oubliaient leurs enfants affamés qui les attendaient, pour errer sans but. »
Elle arrêtait son récit. Un silence profond nous envahissait, lourd de tristesse et de souffrance, le temps traînait, en traçant une trajectoire qui s’étendait sur les âmes des malheureux opprimés, dont les cris étaient aspirés par le mugissement de moteurs géants. Les cellules de l’esprit se gonflent, pour regarder le monde à travers un microscope qui fixe les intentions et les émotions avant même leur parution. Un sentiment de peur terrible se manifeste, la peur de tout. La peur de l’existence, de la vie, de la nature, des hommes et de la mort. L’espace de la pièce semblait complice. Il criait la menace des émotions choquées qui voulaient s’attaquer au silence et envoyer une armée éclair, assoiffée de quelque chose qui ne peut être que de la folie, la destruction, la fin.
Cette armée, plutôt ces esprits qui naîtront du néant, mais qui dans leur mutation, emprunteraient les corps des pères morts de tristesse, ils emprunteraient les visages des enfants qui étaient jugés de trop dans la vie et qu’ils ne méritaient pas de prendre une bouchée de leurs réserves bondées.
Ces images me terrorisent. Je cherche une issue. Je cherche ce qui pourrait m’arracher à moi-même. Je regarde autour de moi, me rends compte qu’il n’y avait aucune issue à cet abîme. Nos yeux se rencontraient. Je lisais clairement son espoir. Son appel se repliait, en défaite, en voyant ma gêne. Les mots sortaient sur un autre ton de sa bouche : « Allez, viens manger, je suis fatiguée, et je veux me reposer. »
L’étau se serrait, je poussais les mots dans ma gorge, ils ne sortaient pas, je tentais à nouveau. J’éclatais en sanglots, et les mots se libéraient, je criais : « Mais il tue, maman. »
Le temps reprend son vol au rythme de sa révolte. Je voyais les objets comme si j’étais sur une autre planète. Je percevais un seul élément, le battement de mon corps qui se saccadait.
Tel un prisonnier, humilié, je me traînais vers la table, je tendais une main tremblante sans trop savoir où la diriger. Elle se heurte à lui, son toucher rugueux, ses reliefs irréguliers, sa couleur infecte, quelques brins de paille brillaient sur sa face. J’en coupe un morceau, le fais passer dans l’assiette, je le plonge dans ma bouche, où se mélangent la sauce aux larmes salées. Je le broie avec mes dents comme si je voulais le faire disparaître à jamais, je le pousse au fond de ma gorge, le refus se fait plus grand, je remâche et je tente de l’avaler. Toutes les issues se bloquent pour se transformer en un bloc de pierre. Je
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