En dehors des histoires Abdallah Bakkali
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Abdallah Bakkali En dehors des histoires خارج الحكايات
Nouvelles traduites de l’arabe par Fathia Hizem et Mortadha Labidi
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Table des matières
Table des matières 3
Cheminement 4
Démocratie 6
En dehors des histoires 8
Indigence et Richesse 10
Le mauvais tour des souliers 12
La recette 14
La Fripe 16
Mort du récit 18
Le premier amour 20
En attendant le déluge… 23
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Cheminement TRADUCTION DE MORTADHA LABIDI Le médecin vient d’achever des soins intensifs de réanimation prodigués à un malade qui avait séjourné quelques jours à la morgue. Et quand le malade ouvrit les yeux, le médecin lui déclara : « je peux attester que tu es un vrai miracle ! »
La qualification plut au malade ; et dès qu’il quitta l’hôpital, il se dirigea vers le tribunal et s’adressa ainsi au juge : « toi, tu ne fais qu’adapter ce que tu as appris à l’école à la situation des gens ; quant à moi je suis fort de ce que tu ne peux voir ni de tes yeux, ni même atteindre par ta conscience. C’est pour cela que je suis venu t’apporter une nouvelle balance qui remplacerait la tienne,
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rouillée. » Le juge décrocha alors le téléphone pour que le monsieur se trouvât en prison le jour même.
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Démocratie TRADUCTION DE MORTADHA LABIDI Le juge s’adressa en ces termes à la vieille dame : « Je ne peux plus continuer à te laisser faire à ta guise ; tu as le choix entre deux solutions : ou bien vendre tes brebis puisque tu es devenue incapable de t’en occuper, ou bien engager un berger, ton âge t’empêchant de t’acquitter toi-même de la tâche. »
Et la vieille de répondre : «Et de quoi je vivrais si je me séparais de mes brebis ? Quant aux bergers, cher monsieur, vous ne savez peut-être pas qu’ils ont été tous pris dans la tourmente des
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élections et qu’ils sont devenus soit conseillers, soit représentants de la Nation. »
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En dehors des histoires TRADUCTION DE MORTADHA LABIDI Il n’aime pas l’étrangeté, mais il cherche avec obstination une place en dehors de toute la logique des histoires, dans le but de vivre sans détails. Il cherche un lieu loin de toute action, qui ne serait pas balayé par le vent et au-dessus duquel le soleil ne brille pas, et que les voix n’atteignent pas, même pas celle du chant d’un oiseau triste.
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Rien ne résiste plus; et les histoires elles-mêmes, il n’y voit plus qu’une sorte de tapis que meublent le temps, les paroles et les gestes pour y inscrire les traces de croisements ou de répulsions. Et les espaces, eux aussi, ils paraissent comme complices et perdant toute objectivité dans tout ce qui le concerne. Il regarde tout ce qui l’entoure avec suspicion. Les histoires elles-mêmes, il les traite comme de méchants humains qui complotent dans le calme contre lui pour lui préparer toute sorte de coups bas ; elles lui tracent des sentiers vers lesquels il se trouve poussé pour voir ses crises s’accentuer, en se trouvant toujours placé dans des situations difficiles. Elles amoindrissent son arrière-garde pour qu’il ne puisse reprendre son souffle. Il regarde autour de lui pour découvrir que tout se rétrécit au point qu’il étouffe, et il ne reste devant lui que sa conscience qu’il interroge : comment peut-il vivre en dehors des détails qui font de sa vie une véritable histoire ?
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Indigence et Richesse TRADUCTION DE MORTADHA LABIDI
Par un beau matin, et sur le trottoir d’un grand boulevard de la capitale, juste en face du bâtiment abritant le parlement, s’asseyait une vieille femme tendant la main aux passants. De temps à autre, elle jetait un regard craintif par-ci, par-là pour s’assurer que les policiers ne sont pas encore en poste. La clémence du climat avait un effet particulier sur l’humeur des gens et même sur leur façon de marcher. La scène était plus belle encore par la présence d’une fillette de cinq ans, blonde, portant un costume clair qui harmonisait avec la couleur dorée de ses cheveux. Elle gambadait dans la rue ; sa joie et sa course
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saccadée sur le trottoir ajoutait je ne sais quoi à la scène, ce qui attira l’attention des passants qui la considéraient avec attention et plaisir. La fillette était avec son père dont l’aspect laisse supposer qu’il appartenait à une élite sociale. Elle le précédait, et chaque fois qu’elle sentait qu’elle s’éloignait de lui, elle s’arrêtait pour l’attendre. Et dès qu’il s’approchait d’elle, elle s’élançait à nouveau. Soudain, elle s’arrêta, mais elle ne regarda pas du côté de son père : elle était en face de la vieille mendiante. Elles échangèrent les regards, suite à quoi la fillette laissa s’esquisser un sourire envoûtant qui émut la vieille. Une sorte de reconnaissance inestimable qui éveilla en elle le sentiment maternel. Elle pensa s’approcher de la petite pour la couvrir d’affection, mais elle craignit de lui faire mal : une vieille mendiante peut en effet faire mal à un ange descendu du ciel en le prenant dans ses bras. Mais comment lui rendre ce bonheur qu’elle vient de lui offrir ? Tout en gardant son sourire, au milieu de rires d’étonnement, la vieille prit sa caissette et la tendit à l’enfant. Mais la petite s’en excusa d’un geste de la tête accompagné d’une expression indescriptible. En ce moment, une main rugueuse se tendit pour arracher cet ange et l’éloigner de la scène.
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Le mauvais tour des souliers TRADUITE PAR MORTADHA LABIDI J’avais parcouru sept kilomètres à pieds avant de prendre une voiture qui me transporta vers un petit village voisin ; après quoi j’ai pris une deuxième voiture qui m’amena jusqu’au gros village où je devais encaisser un chèque bancaire.
Le bâtiment qui abritait la banque était de construction récente et sa propreté excessive me fit penser que je devrais avoir honte
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de moi-même si j’osais en fouler le sol avec des chaussures aussi sales. Je me résolus à chercher un cireur et je n’attendis point longtemps pour en voir un traversant la rue, comme s’il avait entendu les plaintes de mes souliers. Mais j’ai hésité à lui faire signe car il était trop jeune, ne dépassant guère les sept ans. Mais en se dirigeant vers moi, il jouait de sa brosse et de sa boîte un air de musique si parfait que j’en déduis qu’il était bien habitué au métier. Mon hésitation se dissipa alors et je lui tendis le pied droit. Il entama son travail avec entrain et au bout de quelques instants, le soulier était déjà brillant. Il tapa de la brosse sur la boîte, signe que je devais changer de pied. Je tendis alors le pied gauche mais sa main ne l’atteindra jamais. Celle du policier fut en effet plus prompte. Il le saisit par le col puis il lui confisqua la boîte et ce qu’elle contenait. Je restai stupéfait, regardant mon soulier droit si brillant et le soulier gauche trempé dans sa saleté. Je courus vers le policier protestant : « à supposer que ce gamin ait commis une quelconque bêtise qui nécessite son arrestation, est-ce que je serais obligé d’en payer les frais ? » Le policier me fixa d’un regard qui en dit long, avant de prononcer son verdict : « en réalité, c’est toi que j’aurais dû arrêter et non ce gamin, car ce sont tes semblables et toi qui êtes responsables de la prolifération de cette espèce. Et si tu continues à protester, je vais mettre à exécution mon idée, qu’en dis-tu ? » Je restais confus, regardant tantôt mes souliers, tantôt la voiture de police et je ne fus réveillé que par les rires des passants.
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La recette TRADUCTION DE FATHIA HIZEM
L’oisiveté qui s’étale dans la vie, épaissit encore plus les murs des cercles vides. Et la vision est altérée par la poussière venant du plus profond de l’inefficace. Seule une question bidon immerge de ce grand flux. Voit-il ce que tout le monde voit, ou bien est-ce que ses sens perdent leur cohérence avec le cerveau qui couvre ce qui lui parvient par la couleur des défaites qui l’infligent ? Il ne cherche pas une réponse, il cherche plutôt une volonté qu’il n’a pu trouver en plusieurs circonstances. La recette dont il a besoin, il la connaît parfaitement. Elle seule lui permettra de s’enfanter, d’être en même temps le créateur et la créature par le biais d’une
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nouvelle naissance ; où il mettra des limites à son ouïe, et il n’entendra plus que ce qu’il voudrait entendre ; il mortifiera ses sens et brisera tous les ponts qui mèneraient hors de sa personne. Il regarde l’écriture de la recette. Il se sent apaisé, et il donne à son imaginaire libre cours pour voir son clone. Mais, rapidement, il est envahi par la détresse quand il se voit de nouveau face à un cercle vicieux. Il réalise qu’il faut un laps de temps, au cours duquel, ses pulsions s’éteindraient, avec tous les résidus qui s’étaient accumulés dans son esprit pour que son clone ait une vie parfaitement indépendante par rapport à celle précédemment vécue. Il prend son crâne entre les mains cherchant à le briser pour y introduire sa main et détruire les cellules de la mémoire. Il met sa main sur la table et s’annihile.
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La Fripe TRADUCTION DE FATHIA HIZEM Le sorcier dit à la femme : tu n’as qu’à me ramener un vêtement de ton mari fugueur et tu verras que mon amulette le ramènera en moins d’un jour où qu’il soit.
Quelqu’un frappe à la porte. Quand elle eut ouvert, elle regarda le nouveau venu, étonnée. Elle courut vers le sorcier qui lui demanda : « Alors, il est revenu ? » La réplique qu’elle donna brisa le bonheur du sorcier. « Oui, mais ce n’est pas lui.» Sidéré,
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et reprenant la réponse de la femme en s’interrogeant : « Comment ? Il est là, mais ce n’est pas lui. » « Oui, monsieur. Celui-là a les yeux bleus, des cheveux raides, la peau blanche et il parle une langue qui n’est pas la nôtre ». Alors, le sorcier prit un grand souffle de soulagement : « Et puis merde ! Pourquoi tu n’as pas dit que ton mari s’habille à la fripe. Le chemisier que tu avais ramené, il l’avait acheté là-bas ! »
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Mort du récit TRADUCTION DE FATHIA HIZEM
Il met devant lui une quantité de feuilles, se met à plat ventre contre le sol, et réfléchit à un sujet, tout en passant en revue une panoplie d’histoires auxquelles il a déjà pensé. Mais, il se rend compte qu’elles ne correspondent pas à son souffle, qui se fait court ces derniers temps. « Chama », la vagabonde, qui se c o n t e n t e de découvrir son derrière, plutôt que de dire un seul mot ; on ne peut abréger son histoire à quelques mots. Quant au guerrier « Bouzid » qui refuse de croire à la fin de la deuxième guerre mondiale et qui persiste à demander aux gens de prendre leurs précautions pour qu’ils ne soient pas surpris par les alliés ou par les ennemis. Son fantastique ne peut être relaté que dans un
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grand volume. Il sait aussi qu’il est incapable de cerner l’histoire du dernier « Moutanabi » dans quelques pages ou quelques lignes. Il trouve que le mendiant qui professe la narration est, de loin plus convaincant et plus réel que lui dans sa narration, quand il prétend avoir assisté au baptême de son grand père. Des dizaines d’histoires mijotent dans sa tête, mais sa capacité de les relater est si simple, et tellement complexe, qu’elles ne veulent se dévoiler, s’obstinant à garder leur secret. Pourquoi ne prétendrait-il pas que ce n’est pas une difficulté qui lui est propre, mais que ça concerne la relation des gens avec la narration, qu’ils soient conteurs ou auditeurs ; et que notre époque est celle du matériel, et que rien ne vaut si ce n’est une bouchée ou un baiser ou un frisson de plaisir traversant le corps d’une femme ? Pourquoi ne dirait-on pas que l’on vit la mort du récit ?
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Le premier amour TRADUCTION FATHIA HIZEM Elle planait sur une série de titres de noblesse et de pouvoir ; il était celui qui fuyait la médiocrité vers les tours d’arc en ciel, où il venait de construire l’un de ses deniers piliers de lumière et de couleurs. Quand elle marchait dans la rue, elle dessinait des notes musicales, des mélodies, il les saisissait; ses pas étaient un papillon printanier, poussé par le soleil matinal à butiner auprès des fleurs et à baigner ses sens, son sourire était la source d’une chaleur qui inhibait le froid successif à la fin des rêves.
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Avec sa longue djellaba, sa tête nue, ses sandales en plastique blanc, il paraissait aussi élancé qu’une fusée qui avait décidé de traverser les âges, les astres des années s’étant dispersés dans le royaume du malheur sans confins. Il se positionnait dans les limites lointaines de son itinéraire ; là où les sens, aussi bien que la mémoire excitaient l’esprit avec autant de signes que d’images. Comment ouvrait-elle le pas pendant qu’elle courait ! Comment s’extasiait-elle quand elle riait ! Comment s’étonnait-elle, traçant par les sourcils l’expression de cet étonnement ! Comment faisait-elle semblant d’adresser des reproches pour inscrire tout de suite après le sourire par les yeux avant les lèvres ! Leurs mains se rencontrèrent. Il n’osa pas lui offrir un bouquet, même pas une petite fleur sauvage dans sa main, il ne la regardait pas dans les yeux pour lui insuffler son coeur dans le sien. Seulement, il lui avait pris quelque chose d’important. Il lui ava
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